Cinquième Sermon sur l’Assomption de la Bienheureuse Marie.


Le cœur du pécheur : une forteresse

1.
Jésus entra dans un bourg (Lc 10,38). Cette démarche, dont notre Seigneur et Sauveur prit l’initiative en ce temps-là, une seule fois, en un lieu donné, et de manière visible, il la refait maintenant en tout lieu de la terre, chaque jour, invisiblement, dans le cœur des élus. Voici qu’en effet, comme nous venons de l’entendre dans l’Évangile, Jésus entra dans un bourg, et une femme du nom de Marthe le reçut…

Ce bourg - cette forteresse - qu’est-ce d’autre que le cœur humain ? Avant que le Seigneur ne vienne à lui, il est entouré par les fossés de la convoitise, clôturé par la muraille de l’égocentrisme et, dans son espace intérieur, se dresse la tour de Babel (Gn 11,1 ss).

En toute place-forte, trois choses s’avèrent particulièrement indispensables : des vivres pour se sustenter, des fortifications pour se protéger, des armes pour tenir tête à l’ennemi. Ainsi en va-t-il de cette forteresse : ses habitants ont pour vivres le plaisir du corps et l’orgueil du monde, dont ils se nourrissent. Pour protection, ils ont la dureté de leur propre cœur, au point que les flèches puissantes de la Parole de Dieu n’y peuvent à peu près jamais pénétrer. Par les armes dont ils sont munis - à savoir les arguments de la sagesse charnelle (2 Co 1,12) - ils résistent à leurs ennemis. Ce qui fait dire à l’Écriture : Les fils de ce siècle sont plus avisés que les fils de la lumière au sein de leur génération (Lc 16,8).

Le Christ fait du cœur une forteresse spirituelle

2.
Mais, dès que le Christ s’en approche et y pénètre, cette forteresse est démolie, et, à sa place, s’en élève une nouvelle, belle et spirituelle. Ainsi se réalise cette parole : Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une créature nouvelle, l’être ancien a disparu ; voici, tout est devenu nouveau (2 Co 5,17). La convoitise, une fois supprimée, fait place à l’immense béance du désir, dont l’irruption projette l’esprit vers les réalités du ciel beaucoup plus avidement qu’il ne poursuivait d’abord celles de la terre.

Déjà s’édifient le mur de la maîtrise de soi et l’avant-mur de la patience (cf Is 26,1). Or cette construction s’appuie sur le fondement de la foi et, par la dilection envers le prochain, elle s’élève jusqu’à l’amour pour Dieu. Cet amour en constitue l’étage supérieur et les créneaux. Car, pour atteindre sa perfection, cette vertu qu’est la maîtrise de soi suppose que nous vivions en harmonie avec nos frères dans l’unité de la foi (Ep 4,13) et que nous nous abstenions du péché, non par crainte de la punition ni par goût de la louange humaine, mais pour ce seul motif : l’amour de Dieu. Ou encore : si la charité dont Dieu nous aime constitue le haut du mur, c’est pour nous signifier qu’elle mène le combat en faveur de celui qui, pour elle, s’exerce à la maîtrise. Car cette dernière serait incapable de résister aux coups redoublés et puissants du Tentateur, sans cette protection de la grâce de Dieu. Et voilà la raison pour laquelle est édifié l’avant-mur de la patience : il ne s’agit pas que le diable trouve un accès facile pour assaillir la maîtrise de soi. De la sorte, ceux qui, sous la protection de la patience, vivent avec le souci de se maîtriser, peuvent vraiment s’écrier avec l’Apôtre : Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, le péril, le glaive ? (Rm 8,35).

Tu vois à quel point se révèle solide le mur de ceux qui vivent dans la maîtrise de soi, pour que ni mort, ni vie, ni anges, ni Principautés, ni Puissances, ni présent, ni futur, ni force, ni hauteur, ni profondeur, ni aucune autre créature ne puisse nous séparer de l’amour de Dieu, qui est dans le Christ Jésus (Rm 8,38 s).

Monter en son cœur pour voir Dieu

3.
Mais frappons maintenant à ces portes - les portes de la justice (Ps 117,19) : qu’elles s’ouvrent pour nous, et qu’en passant leur seuil, nous puissions voir à l’intérieur les grandes œuvres de Dieu, recherchées dans toutes ses volontés (Ps 110,2). Là, en effet, avec Dieu pour maître d’œuvre, se construit, comme sur le Mont Sion, cette tour dont parle l’Évangile (cf Mt 21,33) : par elle, les saints, le cœur humilié, montent de la vallée des pleurs (Ps 83,7) jusqu’au ciel. Ils montent, dis-je, non pas en raison de leur propre vertu, mais par le secours et la grâce de Dieu, comme le dit l’Esprit saint par l’intermédiaire du prophète David : Heureux l’homme dont le secours vient de toi : il a disposé les montées dans son cœur (Ps 83,6). Tu demandes où ? - Dans la vallée des pleurs, c’est-à-dire dans l’humilité de la vie présente. Et il redit cette même grâce en ces termes : En effet, le Législateur lui donnera la bénédiction (Ps 83,8).

Mais où culmine cette montée ? A quel résultat la grâce conduit-elle ceux qui montent ? Il le précise aussitôt : Ils iront de vertu en vertu ; le Dieu des dieux leur apparaîtra en Sion (Ps 83,8). Voilà la récompense, voilà le but et le fruit de notre labeur : la vision de Dieu. Qui ne préférerait délibérément ce fruit considérable à toutes les réalités visibles et invisibles ? Qui aurait le cœur assez glacé pour rester inaccessible à ce désir ? Car il s’agit ici de cette grande grâce que nous fait connaître le bienheureux évangéliste Jean, en ces termes : De sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce (Jn 1,16).

Une triple grâce, et son enchaînement

4.
Par ces paroles, il nous indique que nous avons reçu de Dieu une triple grâce : l’une par laquelle nous sommes convertis, une autre dont nous recevons le secours dans les tentations, et la troisième par laquelle, après avoir fait nos preuves, nous sommes récompensés. La première nous met en route : par elle nous sommes appelés. La deuxième nous porte en avant : par elle nous sommes justifiés. La troisième nous mène au terme : par elle nous sommes glorifiés. Et, en vérité, la première constitue le bon plaisir de Dieu, la deuxième le titre à une récompense, la troisième cette récompense même. De la première il est dit : De sa plénitude nous avons reçu. Des deux suivantes il est dit : et grâce pour grâce, c’est-à-dire le don de la gloire éternelle en retour de notre engagement dans le temps.

Que la première grâce se situe donc à l’intérieur du mur de la maîtrise de soi, à laquelle nous sommes appelés. Que la deuxième se tienne dans l’escalier de la tour, que nous escaladons. Et la troisième se situera au sommet de la tour, là où s’achève pour nous le parcours. C’est là, par conséquent, sur le sommet, lorsqu’on l’atteint après avoir progressé de la bonne manière, qu’on devient alors un lieu et un trône pour le Seigneur, comme il est écrit : C’est là, en effet, que sont montées les tribus, les tribus du Seigneur, le témoignage d’Israël, pour confesser le nom du Seigneur, car là sont installés les trônes (Ps 121,4).

Et, de fait, tant qu’on se tenait encore à l’intérieur du mur de la maîtrise de soi, rangé en ordre de bataille, on pouvait subir des attaques ; aussi est-ce d’abord comme secours toujours offert que Dieu s’était fait connaître en Juda (Ps 75,2). Mais, dès lors qu’on est établi dans ce poste d’observation d’où l’on contemple le Seigneur, en Israël grand est son nom, sa résidence s’est fixée dans la paix et sa demeure en Sion. Là il a brisé la puissance des arcs, le bouclier, l’épée et la guerre (Ps 75. 2 ss). En ce lieu, en effet, la chair ne manifeste plus aucun mouvement de résistance, elle est totalement soumise à l’esprit. Voilà l’endroit que le prophète désirait ardemment, quand il disait : Non, je ne donnerai ni sommeil à mes yeux, ni répit à mes paupières, ni repos à mes tempes, jusqu’à ce que je trouve un lieu pour le Seigneur (Ps 131,4 s). Voilà où il désirait s’envoler, disant : Qui me donnera des ailes comme à la colombe, que je m’envole et me repose ? (Ps 54,7).

Les vivres, les défenses et les armes de cette forteresse

5.
Si maintenant l’on demande, à propos des habitants de cette forteresse, quelle est la nourriture qui va les sustenter, quelles sont les fortifications qui doivent les protéger et quelles sont les armes mises à leur disposition pour contre-attaquer, voici la réponse que raisonnablement nous pouvons faire : tout comme les œuvres de la chair (Ga 5,19) furent les vivres des hommes charnels, ainsi le fruit de l’Esprit (Ga 5,22) est la nourriture - bien meilleure - des spirituels. Leur nourriture, c’est aussi de faire la volonté du Père tout-puissant (cf Jn 4,34). Leur nourriture, c’est encore la Parole de Dieu, aliment de tous les saints, des hommes aussi bien que des anges. D’où ce mot de l’Écriture : L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Quant à leurs fortifications, on l’a dit, ce sont le mur de la maîtrise de soi et l’avant-mur de la patience (Is 26,1). Et pour affronter leurs ennemis, ils possèdent les armes que décrit l’Apôtre : la cuirasse de la justice, le bouclier de la foi, le casque du salut et l’épée de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu (Ep 6,15 ss).

Que personne ne s’émeuve si j’ai dit, de la même Parole, qu’elle est nourriture aussi bien qu’épée, comme si c’était là quelque chose d’impossible et d’absurde. Sur le plan matériel, c’est vrai, ces réalités sont différentes, et on les cherche dans des lieux distincts. Mais dans le domaine spirituel, une réalité n’est pas étrangère à une autre, et l’on ne cherche pas l’une ici et l’autre là ; toutes se trouvent pour nous en Dieu, et Dieu est tout en tout (1Co 15,28).

De fait, selon la nature des choses, quoi de plus différent qu’un pain et une pierre ? Et pourtant, si tu les réfères à leur sens spirituel, ils symbolisent la même réalité. Du même Christ, on dit aussi bien qu’il est pain et qu’il est pierre - pain vivant (Jn 6,41) et pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs (Ps 117,22). Oui, il est l’une et l’autre de ces choses, dans l’ordre de ce qu’elles signifient ; mais, du point de vue de ce qui les caractérise en elles-mêmes, il n’est ni l’une ni l’autre.

Ce que Jésus apporte aux deux sœurs : puissance et sagesse

6.
Revenons à notre propos. A l’entrée de Jésus dans ce bourg, deux sœurs le reçoivent, Marthe et Marie (Lc 10,38), l’activité et la perception de l’intelligence. Dirai-je qu’elles le reçoivent, ou qu’elles sont reçues par lui ? Quoi qu’il en soit, dans l’un et l’autre cas, cela leur est utile à elles, non à Jésus. Et de fait, Jésus, en venant à elles, apporte à chacune ce qui lui convient : la puissance et la sagesse - oui, à l’action la puissance et à la perception de l’intelligence la sagesse. Aussi bien est-il lui-même, selon l’expression de l’Apôtre, puissance de Dieu et sagesse de Dieu (1 Co 1,24).

Mais quelle signification donner à ce fait : quand il entre, c’est Marthe qui le reçoit, lui parle et le sert, tandis que Marie, assise à ses pieds, a le cœur suspendu à sa parole ? N’est-ce pas que l’action est première et que la contemplation la suit ? Désire-t-on parvenir à l’intelligence, il faut d’abord s’y exercer soigneusement par le moyen des bonnes œuvres, conformément à cette parole de l’Écriture : Mon fils, si tu convoites la sagesse, garde la justice, et Dieu te la prodiguera (Si 1,26 [33]). Et ailleurs : Par tes préceptes, j’ai acquis l’intelligence (Ps 118,104). Ou encore : Par la foi il a purifié leur cœur (Ac 15,9). Par quelle foi ? - La foi opérant par l’amour (Ga 5,6).

Marthe, en agissant, représente celui qui fait le bien. Marie, elle. symbolise la contemplation en demeurant assise, en se taisant, sans même répondre quand on l’interpelle. De toute l’intensité de son esprit. elle n’a d’attention que pour la Parole de Dieu. Du fond de son cœur elle n’aspire qu’à une seule grâce, la connaissance de Dieu, et refuse toute autre chose. Devenue comme insensible aux réalités extérieures, elle est intérieurement emportée avec bonheur vers la contemplation des joyeux mystères de son Seigneur. Sans doute est-ce elle qui s’exprime dans le Cantique en ces termes : Je dors, mais mon cœur veille (Ct 5,2).

Le service de Marthe : maîtrise de soi et bienveillance

7.
Marthe a deux manières d’accueillir le Seigneur et elle lui prépare une double collation - car c’est aussi de deux manières qu’elle l’avait rejeté. Oui, dans notre agir, il est deux perversions qui nous privent de Dieu : le vice et le forfait. Le vice - disons-nous - quand nous péchons contre nous-mêmes, et le forfait quand notre péché atteint le prochain. De même y a-t-il deux attitudes qui nous rendent Dieu : la maîtrise et la bienveillance, de manière à soigner les contraires par les contraires. C’est bien ce que dit l’Écriture : De même que vous avez prêté vos membres au service de l’impureté et de l’iniquité pour commettre l’iniquité, de même, maintenant, mettez-les à la disposition de la justice en vue de la sanctification (Rm 6,19).

C’est donc à préparer ces aliments-là que Marthe s’affaire, en y déployant pour sa part une grande agitation. Et elle entend que Marie - c’est-à-dire la perception de l’intelligence et tout ce qui fait la vie intérieure - participe à son action et se donne la peine de la mener à bien. Aussi se plaint-elle que sa sœur ne l’aide pas - sans toutefois tourner vers celle-ci ses reproches, mais vers le Seigneur : Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m’aider (Lc 10,40). Dans cette intervention, il faut, bien sûr, discerner une certaine dénonciation, mais aussi des égards en vue d’honorer le Seigneur. Lui présent, elle ne s’est pas permis d’interpeller sa sœur. Bien plus, c’est auprès de lui qu’elle dépose sa plainte, en lui donnant le titre de « Seigneur », car c’est lui qui a le pouvoir d’ordonner à sa sœur tout ce qu’elle devra accomplir.

Ne nous étonnons donc pas si nous voyons murmurer contre son frère quelqu’un qui se dépense en vue de faire le bien : nous lisons précisément dans l’Évangile que tel fut le comportement de Marthe envers Marie. Par contre, que Marie se mette un jour à murmurer contre Marthe, par désir de prendre part à son action : non, cela, nous ne le trouvons nulle part. Elle ne serait pas capable, en effet, de faire convenablement les deux choses à la fois : vaquer à ses devoirs extérieurs d’une part, et d’autre part réserver du temps à désirer intérieurement la sagesse. Car c’est bien de la sagesse elle-même qu’il est écrit : Celui qui réduit son activité la recevra (Si 38,25). Voilà pourquoi Marie demeure assise, immobile, refusant d’interrompre sa tranquillité silencieuse, pour ne pas perdre l’heureuse saveur de sa contemplation. D’autant qu’elle entend intérieurement le Seigneur lui dire : Rendez-vous libres et voyez que je suis Dieu (Ps 45,11).

Trois obstacles à la contemplation : les péchés, leur souvenir, l’action

8.
A ce propos, il faut considérer trois obstacles à la contemplation. L’œil de notre âme, c’est notre intelligence. Et, à la manière dont la lumière matérielle et toutes les réalités de ce monde apparaissent à l’œil de notre corps, ainsi Dieu, qui est la lumière sans limite, est perçu, avec les réalités invisibles qui relèvent de lui, par notre intellect (Rm 1,20). Mais l’œil extérieur et l’œil intérieur diffèrent en ceci : c’est du dehors que la lumière matérielle parvient à l’œil extérieur pour qu’il voie ; au contraire, c’est du dedans que la lumière du Créateur se répand dans l’œil intérieur pour qu’il puisse voir.

Pour l’un et l’autre de ces yeux, les obstacles à leur vision sont au nombre de trois. C’est des réalités extérieures et visibles que part notre raison et son activité discursive, pour passer ensuite plus facilement par la réflexion, de l’ordre du visible à celui des réalités intelligibles. Il peut se faire alors que notre œil soit sain et bien ouvert, mais que la lumière extérieure lui fasse défaut et qu’il soit incapable de rien voir. Au contraire, il peut arriver que la lumière lui soit présente, mais qu’une hémorragie ou quelque humeur, en séchant et en se durcissant, trouble l’œil et lui rende la vue impossible. Enfin, il se peut que l’œil ne manque ni de lumière ni de santé, mais que quelque poussière s’introduise en lui et, en le blessant, n’émousse sa capacité visuelle. Voilà donc les trois obstacles au bon fonctionnement de notre œil : les ténèbres, l’humeur qui se durcit, la poussière qui s’introduit.

Identiques sont les obstacles qui s’opposent au regard intérieur, bien qu’ils portent d’autres noms. Ce qui est ténèbres dans un cas se dénomme péché dans l’autre cas. Or les péchés affluent dans la mémoire comme dans une fosse, et c’est en ce lieu que se trouve l’humeur qui se durcit. Enfin, ce qui correspond à la poussière se qualifie, dans notre cas, comme le souci des activités terrestres. Tels sont les trois obstacles qui troublent l’œil de l’intelligence et l’empêchent de contempler la vraie lumière. Ce sont - rappelons-le - les ténèbres des péchés, le souvenir de ces mêmes péchés et le souci des activités terrestres.

Troublé par le premier de ces maux, le prophète se plaignait en ces termes : Ma force m’a abandonné, et même la lumière de mes yeux n’est plus avec moi (Ps 37,11). De fait, lorsque nous sommes privés de la lumière de la justice, nous ne trouvons plus que les ténèbres de nos péchés.

Le même prophète se sentait alourdi par le deuxième de ces maux, lorsqu’il remarquait : J’ai vécu dans mon propre malheur tandis qu’une épine me transperçait (Ps 31,4 vg) - l’épine, c’est-à-dire le souvenir de ses péchés.

Enfin, c’est du troisième de ces maux qu’il se plaint en ces termes : La cendre, voilà le pain que je mange (Ps 101,10) - la cendre de l’action à la place du pain de la contemplation.

Ainsi, quiconque veut fixer l’œil de son esprit dans la contemplation de Dieu doit nécessairement commencer par tout faire pour le purifier de ce triple empêchement. S’y efforcer, ce sera découvrir, contre ces trois maux, trois remèdes. Le premier de ces maux est guéri par la confession, le deuxième par la prière, le troisième par le fait de rester en repos. C’est dans le troisième mal, le souci de l’action, que Marie pouvait trouver un obstacle à son attention spirituelle. Aussi, tandis que Marthe fait le service, elle reste assise et demeure tranquille.

Multiple est l’action, une et unifiée la seule chose nécessaire

9.
L’une des sœurs se plaint, l’autre garde le silence ; écoutons ce que répond le Seigneur à la place de Marie : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses (Lc 10,41). Pour beaucoup de choses, oui, tu t’agites, en préparant pour toi la maîtrise intérieure et pour le prochain les soins qui lui sont nécessaires. Effectivement, pour acquérir la maîtrise, tu t’inquiètes de veiller, de jeûner, de châtier ton corps (1 Co 9,27) ; et pour assister les autres, tu te mets à l’ouvrage afin d’avoir de quoi donner à quiconque se trouve dans le besoin (Ep. 4,28). Tu t’agites pour ces multiples choses, et cependant une seule est nécessaire (Lc 10,42). En effet, si tu n’accomplis pas ton travail dans l’unité, Dieu, qui est un (Ga 3,20), ne saurait l’agréer, comme il en témoigne lui-même. L’Écriture dit en effet : Il n’en est point qui fasse le bien, non pas même un seul (Ps 13,3). C’est la raison pour laquelle l’eau s’agitait dans la piscine mais qu’un seul était guéri (Jn 5,4). Et c’est aussi pourquoi, des dix lépreux guéris, un seul est revenu, magnifiant Dieu à pleine voix (Lc 17,15). Le Seigneur, alors, tout en réprouvant les autres, mit à son actif le témoignage de sa louange, en ces termes : Tous les dix n’ont-ils pas été guéris ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Ne s’est-il trouvé que cet étranger pour revenir et rendre gloire à Dieu ? (Lc 17,17 s). Paul, pour sa part, dit aussi : Tous courent, un seul remporte le prix (1 Co 9,24). Ces diverses citations des saintes Écritures, et combien d’autres possibles, nous font savoir clairement à quel point l’unité est digne d’approbation. Et cela ressort tout spécialement du présent passage, où le Seigneur dit : Une seule chose est nécessaire (Lc 10,42).

L’unité peut aussi caractériser le mal

10.
Mais il faut le savoir : autre est l’unité des saints, que nous venons de louer à partir des Écritures, et autre l’unité des malfaisants, que les mêmes Écritures mettent en relief pour la dénoncer. De cette dernière, il est écrit : Les rois de la terre se sont soulevés et les princes se sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ (Ps 2,2). De même, l’évangéliste note que les pharisiens se retirèrent et tinrent conseil pour surprendre Jésus dans sa parole (Mt 22,15), ou encore que les grands prêtres et les pharisiens réunirent un conseil (Jn 11,47). Dans quel but ? Jean le précise : pour mettre à mort Jésus (Jn 11,53). Quelle opiniâtreté, dans cette unité des réprouvés : le Seigneur nous le dit nettement quand il parle au bienheureux Job du corps du diable : Son corps est fait de boucliers soudés et composés d’écailles étroitement serrées. Elles s’ajustent les unes sur les autres au point qu’aucun souffle ne peut s’y infiltrer. Elles adhèrent entre elles et forment un tout que rien ne peut disloquer (Jb 41,6 ss).

Telle est bien l’unité, ou plutôt la perversité de certains frères installés dans la tiédeur et le relâchement : prétends-tu les persuader de retrouver quelque honnêteté de vie et de renouer avec l’honneur de quelques bonnes observances, les voilà prêts à résister avec la plus grande dépense d’énergie et à déployer les obstacles les plus considérables, plutôt que de se ranger tout bonnement, sans histoire et sans délai, à ce qui relève d’une droiture évidente. Perverse et détestable, une pareille unité !

La bonne unité et ses deux temps : présent et avenir

11.
Celle-là, bannissons-la donc de nos cœurs et de nos paroles, pour rechercher celle qui est bonne et qui n’appartient qu’aux bons. Or, en réalité, elle est double, elle aussi. L’une justifie, l’autre glorifie. La première est le titre à la récompense, la seconde la récompense même. De l’une, il est écrit : La multitude des croyants n’était qu’un cœur et une âme (Ac 2,32). De l’autre, il est écrit : Celui qui s’attache au Seigneur ne forme avec lui qu’un seul Esprit (1 Co 6,17). Et puisque celle-ci est surtout à espérer pour l’avenir - oui, c’est une réalité qui relève davantage de l’avenir que du présent - laissons-la pour le moment de côté : espérons-la de Dieu, plutôt que d’en faire un objet de commentaire. Quant à la première unité, celle qui justifie et qui, pour le moment nous est d’une extrême nécessité, faisons-lui place pour le profit même de notre action. Elle constitue en effet une vertu d’un vif agrément qu’avec une sainte douceur le psalmiste chante en ces termes : Voyez qu’il est bon, qu’il est agréable d’habiter en frères dans l’unité (Ps 132,1). Et puisqu’elle en était à décrire la beauté de cette unité, la parole prophétique n’a pas caché non plus son utilité : Car – ajoute-t-elle – c’est là que le Seigneur a convoqué la bénédiction et la vie (Ps 132,2) – oui, ici-bas la bénédiction et dans le siècle à venir la vie éternelle (Mc 10,30). Ainsi, la voilà, cette unité qu’il s’agit de garder avec le soin le plus extrême, selon l’enseignement de l’Apôtre : Appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par le lien de la paix (Ep 4,3).

La bonne unité et ses deux formes de réalisation : avec soi-même…

12.
Or ce bien de l’unité, il est deux manières de le conserver, chez ceux qui entendent s’en donner la peine. Pour être parfait, il faut réaliser l’unité avec soi-même comme aussi avec le prochain. Avec soi-même par l’intégrité, avec le prochain par le souci d’une harmonie. De fait, toute créature, et surtout la créature raisonnable, doit imiter son principe. Or notre Dieu est un et unique, comme l’affirme Moïse : Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est unique (Dt 6,4). Et parce qu’il est un, toujours le même et parfait en lui-même, et qu’il ne manque de rien, sa bonté envers nous fait partie de son être, de même que l’amour qui, de sa bienveillance, vient à nous. Par conséquent, chacun de nous doit être un avec lui-même par l’intégrité de la vertu, et un avec le prochain par le lien de la dilection (cf Col 3,14). Cette imitation, l’apôtre Jean, parlant de la charité, nous y exhorte en ces termes : Car tel est celui-là, tels aussi nous sommes en ce monde (1 Jn 4,17).

Quant à cette unité dont nous avons dit que chacun doit la réaliser avec soi-même, elle rencontre trois obstacles : l’excès d’assurance, le manque de courage, la légèreté. D’une assurance excessive sont ceux qui s’estiment capables de faire ce dont ils sont en réalité incapables et qui présument de ce qui n’est pas en leur possession. Pierre nous en fournit un exemple lors de la Passion du Seigneur, quand il proclame : Seigneur, avec toi je suis prêt à aller en prison et à la mort (Lc 22,33). A l’opposé se trouvent ceux qui manquent de courage. Et d’eux aussi Pierre nous donne un exemple quand il dit : Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur (Lc 5,8). Quant aux êtres légers, aux inconsistants, ils se laissent ballotter à tout vent de doctrine (Ep 4,14) ; ce qui leur plaisait à l’instant leur déplaît maintenant, et ce qu’ils choisissent maintenant, ils vont le désapprouver tout à l’heure.

Mais à quoi bon énumérer ces défauts si nous n’enseignons pas aussi par quels remèdes chacun pourra y faire face ? Poursuivons les ennemis de l’unité, et ne revenons pas avant leur défaite (Ps 17,38). A l’excès d’assurance il faut opposer l’attention à notre propre fragilité ; c’est elle qui s’avère le plus capable de repousser la présomption, avec ce qu’elle a de détestable. Contre le manque de courage il faut faire preuve de confiance dans la puissance de Dieu. De la sorte tu pourras accomplir, avec son aide, ce dont tu t’estimes incapable par tes propres forces, et affirmer alors, avec l’Apôtre : Je peux tout en celui qui me fortifie - le Christ (Ph 4,13). Enfin, à l’encontre de la légèreté, il te faut recourir aux conseils d’un aîné pour éviter ainsi de te laisser entraîner par des doctrines diverses et étrangères (He 13,9) et pour mettre en pratique ce précepte de la loi divine : Interroge ton père et il te l’apprendra, tes anciens et ils te le diront (Dt 32,7).

…et avec le prochain

13.
Nous venons de parler de cette unité que chacun réalise avec soi-même. Abordons maintenant celle que l’on met en œuvre avec son prochain. Elle comporte, elle aussi, deux moyens de réalisation : la dilection par laquelle nous sommes tendus vers autrui et l’accueil que, en retour, nous réservons à l’élan d’amour d’autrui. Ici deux obstacles aussi : l’égocentrisme et le soupçon. L’égocentrisme ne nous permet pas d’accéder au cœur d’autrui, et le soupçon nous empêche de croire à l’amour d’autrui. La conséquence, la voici : centrés sur nous-mêmes, nous n’aimons pas notre prochain ; soupçonneux, nous ne pensons pas en être aimés, et du même coup l’unité qu’il faudrait réaliser avec lui est rendue impossible. A cette double maladie, une double charité vient porter remède : celle qui ne recherche pas son intérêt (1 Co 13,5) et celle qui croit tout (1 Co 13,7).

Que l’égocentrique mette en œuvre une charité qui ne cherche pas son intérêt et qu’il aime autrui. Que le soupçonneux acquière une charité qui croit tout et qu’il croie, sans en douter, à l’amour des autres pour lui.


Cinquième Sermon sur l’Assomption de la Bienheureuse Marie.

Extrait des « Œuvres mystiques » de Saint Bernard
Préface et traduction d’Albert Béguin.
Editions du Seuil, Paris, 1953.


 

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